Le très joli texte de France Sénoff, mis en livre par mes soins.

Elle l’avait posé sur le siège, sans un mot, sans un sourire superflu, sans une explication. Sans mystère non plus. Et brutalement, je n’ai plus regardé que ça, j’ai oublié ses jambes qui filaient sous sa jupe, j’ai perdu de vue sa bouche troublante, la blondeur de sa tresse, son parfum envoûtant, tout ce qui me hantait.

 

Que voulait-elle signifier ? Comment interpréter ce signe ? 

 

Quel onctueux sentiment étrange ! Une sérénité infinie, définitive...

 

Elle l’avait posé là, sciemment, à portée de mes désirs les plus fous. Comment pourrai-je surmonter pareille emprise ? Et le temps s’arrête. Nous ne sommes plus elle et moi. Nous ne sommes plus à côté de ce qu’elle pose pour moi, à côté de moi. D'ailleurs, suis-je moi ? Suis-je mort, ou étais-je déjà disparu depuis toujours ? Une renaissance m'envahit, une naissance, plutôt, puissante, étourdissante, mais tellement apaisante. 

 

Voilà. Elle l’avait posé là, juste à côté de moi, juste pour moi, elle ne me l’offrait pas, elle ne me demandait ni de l’accepter, ni de le refuser. Elle savait quelle tempête elle déclencherait et n’en tirait nulle gloire. Brutalement, mes yeux s’ouvraient,  un état de plénitude me remplissait.

 

C’était là, à côté de moi, comme depuis toujours, puisque je ne pouvais plus vivre sans, que je ne pouvais imaginer que cela ait pu me manquer un jour.  Comme une mère qui se réveillerait à côté de son enfant nouveau-né, indispensable à l'équilibre même de sa vie passée.

 

Et autour de moi, tout est changé, brutalement, tout s’est coloré, tout a pris de la saveur, de l’ampleur. Tout vous dis-je, même si une analyse précise des éléments ne laisse rien présager de ce qui vient de se passer. Bien sûr, la table est toujours là, lourde, de ce chêne rustique qui nous souvient de tous ces repas partagés. La pluie légère continue d’apporter la vie. Un merle siffle sa partition, ou peut-être est-ce une grive. Même elle, quand je la regarde, porte toujours cette jupe vivante, ce gros chandail chiné à col roulé… elle par qui arrive ce trouble qui éclaircit ma vie.

 

Il m’est impossible d’exprimer par des mots cette sensation qui m’emporte entièrement. Bien sûr, j’en ai connu des moments d’exception, des bouffées d’oxygène, des plaisirs intenses, des peines incomparables puisque miennes. Bien sûr, c’est toujours dans le partage que les événements ont été les plus captivants, que les instants ont été les plus durables. D’autres rencontres m’ont transporté, d’autres visages simplement croisés ont modifié le cours de mon destin.

 

Mais là, juste avec ce qu’elle pose là, j’acquière une incomparable dimension, une incomparable dimension m’envahit plutôt, puisque tout m’est donné sans que je n’y puisse rien opposer.

 

 

Vincent, j’aimerais terminer ce livre par ces quelques mots. J’aimerais qu’ils soient imprimés en postface. J’espère qu’ils ne vous gêneront pas. Je me sens bien depuis que je suis arrivée au bout du récit de Nana. Je vous ai confié mes vieux secrets et je n’en reviens toujours pas. Vous êtes vraiment un magicien.

 

Vous aviez toujours le bon mot pour rassurer et je vous en remercie. Je ne savais pas que ça faisait aussi partie de votre travail.

 

Je n’aurais pas cru être capable de dire autant de choses sur moi en si peu de temps, mais cette Nana arrachée à sa mère, expatriée, abusée, m’obsédait, me fatiguait, perturbait mon sommeil depuis des années. Nana m'habitait douloureusement. 

 

Vous m’avez aidée à plonger au fond de moi-même. Mais pour y trouver quoi au juste ? Ou qui ? Moi, Adélaïde, débarrassée de la petite Nana traumatisée en elle. En tout cas, c’est réussi, c’est le grand bleu. Mes douleurs chroniques ont disparu. Mes rêves récurrents, ces terribles cauchemars de serpents ne gâchent plus mes nuits. Sans votre aide, je ne l'aurais jamais fait.

 

Vous m'aviez dit, avec le sourire bienveillant qui est le vôtre, lorsque nous avions posé le mot "fin" sur nos pages : "Il faudra faire un deuxième tome, Adélaïde, et que vous réécriviez votre livre à la première personne du singulier." Je pensais à une boutade, c'était beaucoup plus que ça. Après quelques jours de réflexion intense, j'ai pris votre proposition à la lettre et posé par écrit le résumé de ce que nous avons partagé pendant tous ces mois, en utilisant le "Je". Incroyablement, ça m'était devenu facile ! Une réappropriation de ma propre vie. 

 

L'histoire de Nana, je ne l'ai pas relue pour ne pas interférer. L'histoire contée n'est plus celle de la petite Nana, arrivée de Martinique en 1960 par le paquebot Flandres, débarquée dans la grisaille havraise si loin de sa mère. L'histoire devient bien la mienne, Adélaïde, femme sereine capable de regarder fièrement son parcours. 

 

Je vous en ai tellement dit.

 

Vous avez restitué un récit apaisé, qui est bien le mien, mais dont la honte à disparu. 

 

4ème de couverture d'une biographie colorée : 

 

 

 

Rue Coignebert... J'en connais qui vont vouloir contrôler de visu... Inutile d'aller pèleriner ce sanctuaire, à la recherche du tant perdu : je l'ai fait, croyant faire ressurgir des détails oubliés... Niet, c'est une rue stérilisée, que j'ai trouvée, j'allais dire retrouvée, à tort. Des groupes de touristes accompagnés de guidesses parfumées viennent traîner leur troisième âge désœuvré dans le quartier, à s'exclamer devant l'archi-texture rouennaise. Des carrés de soie, du quant à soi, des perles et du sent bon de parfumeur dans la rue Coignebert, ça me fait un peu mal aux tripes. Partout, sur les cochères, des plaques en cuivre, des patronymes élégants, des prénoms racés. Mon œil déçu verrait presque des Cadillac de maître rentrer dans des garages aux portes automatiques... Je ne sais plus, ça ne sent plus ni le sang frais, ni la bière, ni la pisse de chat... Seulement la pollution rouennaise et peut-être, puisque j'ai le nez fin, l'urine féline qu'un Angora tenu en laisse aurait laissé échapper.

 

On n'entend plus d'éclats de voix, de hurlements, de bruits mécaniques. Pas d'orgasme public. On doit désormais baiser dans le noir et avec des patins. J'ouïe, par la fenêtre ouverte, un gosse faire des gammes sur un quart de queue Pleyel. Tout est trop. Too moche. Comme je ne suis plus chez moi, je ripe. Non sans un petit coup de blues...

Et c’est parti, par une petite route une nouvelle fois pavée de roches volcaniques, le long du cratère « Cova de Paùl ». La bande à Bébert s’ébranle. Après la rudesse du flanc sud de l’île, nous sommes émerveillés par la richesse de la flore tropicale, avec moult mousses et fougères. Le cratère, dans les barbules des nuages, semble cracher ses fumerolles. La fraîcheur rompt avec les heures précédentes, quand nous cherchions l’ombre. Le tee shirt devient parfois insuffisant à 1300 mètres et quelques manches longues sortent des sacs. C’est vrai que les nuages sont si proches qu’on pourrait les toucher, rendant le paysage très changeant, car les courants d’air les déplacent en permanence, cache-cachant le soleil et rendant les photos aléatoires.

 

On croise des femmes portant des bidons sur la tête, accompagnés parfois de leurs ânes. Le chemin est bordé de murets de pierres sèches. La falaise, à main droite, est tirée au cordeau et impressionnante. A gauche, c’est le fond du cratère : cultivé, avec quelques terrasses, des animaux domestiques qui paissent, des poules. Ça beugle, des femmes cultivent, pliées en deux, les odeurs deviennent plus riches et mélangées. L’impression de propreté domine, avec des gamines bien tressées, pas stressées, souriantes et vraiment jolies.

 

Pause en bas de la courte pente, au niveau du fond du cratère. Alcindo nous fait deviner ce que sentent ces arbres magnifiques : ce sont des poivriers roses, et la pression de leur feuille laisse sourdre cette forte odeur que nous reconnaissons. Plus loin, ce seront des mimosas, des figuiers, des orangers, du lantana, les fleurs violettes des patates douces, des goyaviers, des eucalyptus, des figuiers de barbarie, des « langues de vaches » ou consoude officinale, des plantes diverses et des plantes d’ivresses :  de la vigne. D’après Alcindo, il n’y aurait plus que quelques plans pour la consommation locale, le principal étant importé du Brésil et de Guinée, l’exportation du vin portugais serait trop cher.

 

On quitte le fond du cratère à végétation luxuriante et exubérante à travers quelques maisons, pour rejoindre le col, situé 150 mètres plus haut. Pause à la source canalisée, alimentant les cultures en terrasses, regorgeant de légumes, courgettes, choux, patates. Sur la fontaine, une inscription : MDR 1978, et un grand bac pour faire boire les animaux.

 

Arrivée au col, qui baigne dans le nuage. Nous n’aurons pas la vue mer espérée au bout de la vallée de Paùl, pour notre pause pic-nique.  Même une petite sieste ne viendra pas au bout du nuage. Une jeune femme enceinte et son homme arrivent au col, par le chemin que nous descendrons, soulagée semble t-il de terminer son effort ..  Nous empruntons donc  le célèbre chemin muletier et ses 72 épingles à cheveux, toujours pavé…

 

A mi-course, le nuage se disloque et nous offre enfin la vue éblouissante que nous espérions… On voit, plus bas, le village où nous devons dormir. Au loin, entre les montagnes déchirées, le bleu de la mer.